Une Vie Au Vietnam (1934-1979)-Tome1

 

                         17- ADIEU HANOÏ *

 

  Cette année-là j’avais terminé mes études secondaires et j’avais exactement dix neuf ans. J’étais heureux de me préparer à franchir le seuil de l’Université de Hanoï. Mais…

  Pendant les grandes vacances (1954), un beau matin, Hanoï se réveilla dans l’angoisse et le désarroi. La division territoriale était devenue réalité. Le peuple se sentit abandonné et devait s’organiser pour son avenir. Tout se précipita et devint une urgence. Il fallait choisir de rester au Nord (communiste) ou de partir dans le Sud (national). Il avait suffi d’une seule journée, où cette terrible nouvelle avait été lancée à la  radio et dans les journaux, pour que les Hanoïens doivent changer totalement leurs habitudes quotidiennes. On décida vite. On afficha nettement son choix dans ses comportements. Les familles dont un ou deux proches participaient depuis des années à la lutte anticoloniale avaient décidé de rester. Elles se montraient calmes et heureuses dans l’attente. Elles avaient trouvé le bonheur, la liberté dans cette zone nationale (tề ) pendant la lutte, maintenant elles n’avaient qu’à se préparer à accueillir leurs proches dans la gloire. Rien n’était plus simple, à quoi bon de se casser la tête ?

  Mais les familles qui n’avaient jamais participé à cette lutte se montrèrent soucieuses et hésitaient beaucoup. Mon père était de cette catégorie. Rester ou partir était un sujet dont on discutait en cachette, entre amis, car on était tous surveillés par les ‘vainqueurs’. Des mauvais souvenirs, pendant les années d’évacuation dans des zones rurales, des anecdotes d’horreur, pendant la Révolution Agraire, racontées à mon père par le père de Chấn, des images des malheureux paysans, les mains vides fuyant leurs terres leurs rizières, leurs maisons pour s’abriter dans le jardin botanique de la capitale, la peine pénale ‘travaux forcés à perpétuité’ de mon oncle… toutes ces choses assemblées avaient aidé mon père à se décider. Mais le déclic le plus important dans sa décision fut le conseil de son neveu (un cadre du parti communiste). Sa femme était rentrée en cachette, à Hanoï, pour voir ses proches, et leur avait conseillé de partir le plus tôt possible. Rien n’était plus important. Après une nuit blanche, mon père se montra amaigri, mais heureux. Il avait entendu les paroles du cœur sorties de la bouche d’un cadre communiste.

  La vérité secrète et écoeurante, dans l’enceinte du parti communiste, n’était connue que de ses membres. Dans le monde libre, même les écrivains reconnus comme spécialistes dans l’étude du communisme, ne savaient rien ou pas grand chose. Depuis  la dissolution du bloc communiste cette vérité a été mise à jour devant le monde entier. Sur les journaux on avait fait la comparaison des dégâts entre la première, la deuxième guerre mondiale et la guerre froide soutenue par le communisme. Je les ai lus et ne pouvais pas me montrer indifférent et j’ai pris quelques notes :

 

  --- Pendant la première guerre mondiale (1914-1918), les pays participants comptaient huit millions sept cent mille  morts (8.700 000).

  --- Pendant la deuxième guerre mondiale (1939-1945), les pays participants comptaient trente huit millions de morts (38.000 000).

  --- Pendant toute la période de la Révolution Bolchevique, sous Lénine et sous Staline, on comptait, rien qu’en Russie, soixante six millions sept cent mille cadavres (66.700 000) découverts, enfouis dans des charniers immenses, presque tout le peuple vietnamien ! Et dépassant le nombre des morts des deux guerres mondiales, sans compter les disparus dans les autres pays du bloc communiste.

  Ainsi, des Hanoïens se précipitèrent pour se faire enregistrer sur des listes de citoyens désirant immigrer vers le Sud du Vietnam. On s’organisa pour partir le plus légèrement possible car la vie est vraiment plus précieuse que tout. Sur les trottoirs de la capitale et sur les bords du lac Haler il y avait un marché à ciel ouvert. On se débarrassa de tous les objets encombrants en essayant de récupérer un peu d’argent. Il y avait des meubles de toutes sortes, des objets de culte, des ustensiles, des bibelots… et même des habits, des couvertures, des oreillers etc. On aurait dit une kermesse immense. Au milieu du rond point au bout de la rue Bà Triệu on trouvait le marché des bicyclettes. Celles-ci se vendirent très vite à un prix dérisoire. Si partir c’est mourir un peu, ce fut pour moi, à ce moment-là, une bonne occasion pour que les oisillons s’envolent aux appels de la liberté des quatre coins du monde.

 

                               « Le liseron d’eau ne s’inquiète pas de la crue

                           Où que ce soit il reste toujours à la surface de l’eau »

 

  Partir c’était bien mais j’avais beaucoup de regret de n’avoir pu entrer dans l’amphithéâtre de l’Université de Hanoï. Au début des grandes vacances quand la division territoriale n’était pas encore prononcée, j’avais cherché à visiter le lieu qui allait être mon terrain d’activité universitaire. J’étais monté sur le parvis de l’Université et je me sentis grandi. Je remontai l’amphithéâtre jusqu’à la dernière rangée des chaises pour contempler le décor spacieux et solennel de l’estrade. Dans mon cœur avait surgi une sensation de pureté et de grandeur. C’était un monde à part, le trait d’union entre l’invisible et le visible, la pensée et la réalité. Dehors, c’était le chaos d’un monde poussiéreux et de bousculade.

  Malheureusement, je n’ai pas eu assez de temps pour me réjouir, l’Université de Hanoï fit savoir qu’elle fermait toutes les Facultés, pour se préparer à émigrer vers le Sud, seule la Faculté des Sciences, dont la branche PCB (Physique-Chimie-Biologie), continua à recevoir des inscriptions. Je n’avais donc pas d’autre choix si je voulais, moi-même, participer à cette émigration.

 

  Sur le grand portail du Petit Lycée fut accroché une longue banderole avec cette phrase comme un appel :

 

                    « Comité des étudiants de l’Université de Hanoï »                       

                                 «  Lieu de rassemblement »

 

  Sous la véranda était affichée une liste des étudiants affectés à chaque contingent, avec la date et l’heure où ils devaient être sur place. J’avais vu mon nom sur le deuxième vol. Les avions Dakota blancs de l’Armée de l’Air française ne transportaient que des passagers avec 15kgs de bagages à main. Tout ce qui était lourd et encombrant devait être transporté par bateaux.

  Nous étions au milieu des grandes vacances de 1954, la capitale s’agita partout. On s’affaira comme pour se préparer à un long voyage… sans retour. Les partants étaient heureux car ils savaient bien que leur avenir était garanti. Les restants semblèrent se résigner à leur sort, malgré une certaine fierté entretenue par beaucoup de promesses. Mais sur leur visage on voyait se manifester quelques signes d’inquiétude. Jusqu‘à ce moment-là je ne pensais qu’à partir sans me poser des questions comme : Est-ce qu’on reviendra un jour ? Est-ce que les gens du Sud vont nous accepter ? Mais le vrai problème devant nous était le joug communiste menaçant. Quel que soit notre avenir, partir était la meilleure solution.

  Il y avait dans la capitale à cette époque deux phénomènes contraires. Ceux qui s’apprêtaient à quitter Hanoï se montrèrent heureux. Ils avaient du temps pour  préparer leurs bagages dans tous les détails. Ils avaient un comportement de fêtard, se réjouissant du bonheur jusqu’aux derniers jours. Pendant ce temps-là, dans le jardin botanique et sur quelques points d’accueil éparpillés dans la ville, des immigrés fuyant leurs terres, menaient une vie de SDF (Sans Domicile Fixe). Il y avait beaucoup de vieillards, de femmes et d’enfants, avec des vêtements fripés, déchirés, en lambeaux, se bousculant sous les bâches tendues aux pieds des arbres, le visage encore marqué par la terreur et le désarroi.

  J’ai quitté Hanoï incroyablement vite alors que mon père, et toute la famille, étaient arrivés à Saïgon un mois plus tard, en bateau. Ce fut complètement différent de ce que j’avais vécu pendant les évacuations dans les zones rurales, avec seulement un sac de rotin en bandoulière, cette fois j’étais impeccable, comme un touriste, avec un bagage à main en cuir. J’étais un des plus jeunes parmi les étudiants dont certains étaient mariés. Pour moi, la tristesse causée par l’adieu au Nord Vietnam et à la capitale, était moins grande que pour d’autres qui étaient nés ici. Leur histoire était liée à celle de la capitale et ils laissaient, derrière eux, beaucoup de souvenirs d’enfance.

  Ce soir-là, après le dîner Nguyễn Học Hải, le frère cadet de mon beau frère, m’avait emmené sur le porte bagage de sa bicyclette, jusqu’au Petit Lycée. Nous nous sommes dit au revoir sans état d’âme. Hải retourna chez lui, heureux dans l’attente du retour de son frère communiste.

  Le soir j’avais commencé à me rendre compte que j’allais, maintenant, vivre seul, loin de ma famille, au milieu d’une jeunesse joyeuse et active. Grâce aux événements mondiaux nous nous sentions unis en un seul bloc. Nous vivions dans une compréhension mutuelle. Le long couloir de cette belle école était très éclairé. Après l’appel de contrôle nous étions tous prêts avec nos bagages, les uns allongés, les autres assis, dans l’attente jusqu’à l’aube. Je n’arrivais pas à fermer les yeux. J’entendais des chuchotements et des rigolades. Il y avait une odeur de tabac quelque part dans l’air. Quelques points lumineux clignotaient au fond d’un couloir mal éclairé. Des lampadaires, le long de la rue, projetaient l’ombre des arbres sur le carrelage. La capitale sombrait dans un sommeil profond, indifférente à tous les évènements. Le Lac de l’Epée Rendue restait muet. La Tour à Tortue continuait à tremper ses pieds dans l’eau, silencieuse à côté des saules pleureurs…

  Vers 5 heures, le 21-8-1954, des camions de l’Armée de Terre arrivèrent devant l’établissement. Nous nous préparions dans l’attente. Encore une fois on fit un appel de contrôle. Nous montâmes un à un dans les camions à chaque appel. Le convoi commença à partir une demi-heure après. Il contourna les rues, passa sur le pont  Paul Doumer qui enjambe le Fleuve Rouge pour gagner l’aéroport Gia Lâm. Il y avait du brouillard sur la piste, il faisait froid. On nous demanda d’effectuer le dernier contrôle de passagers et de bagages. Le personnel de ce vol était des militaires de l’Armée Française. A travers l’ouverture du hangar je vis ‘notre Dakota’ blanc derrière un voile de brouillard. Pendant que les agents faisaient le dernier contrôle technique nous montâmes un à un dans l’avion. Je m’installai tout près d’un hublot. A côté de moi s’assit Phan Trần Đạo, mon ancien copain de classe. Toutes les portières furent fermées. Le moteur s’ébranla. Les hélices tournèrent de plus en plus vite et l’avion se déplaça lentement sur la piste. Je m’attachai au siège. Le moteur tourna plus vite, ébranlant tout l’engin. A travers le hublot, je vis des toitures, des champs de rizières qui bientôt disparurent derrière nous. Je me sentis tout à coup léger comme une feuille. L’avion s’inclina. A travers la vitre, le pont Paul Doumer devint de plus en plus petit. Le Fleuve Rouge s’étalait comme une écharpe scintillante sous le soleil. Plus loin dans la verdure et parmi les toitures j’essayai de voir une dernière fois le Lac de l’Epée Rendue mais c’était trop tard. Autour de moi des masses de nuages floconneux me disaient que l’avion était déjà très haut. Il n’y avait plus rien. Tout était blanc…

  Je me retournai. Mon copain était en train de dormir. Il faisait beau mais le froid pénétra à travers mes vêtements. Je relevai le col de mon blouson et m’étendis sur le siège, la tête vide. Je ne savais pas si j’étais heureux ou triste.

 

  Adieu Hanoï ! Adieu mon pays natal, le Nord Vietnam !