Une Vie au Viet Nam (1934-1979) - TOME 2

 

                   13- L’Homme de la Jungle  *

 

   Un mois après la chute de Saigon le 30-4-1975, tous les cadres de l’ancien gouvernement et tous les militaires qui avaient été retenus après l’évacuation générale organisée par les Américains, furent ‘invités’ à se présenter aux points de rassemblement indiqués par les communistes. On nous avait dit que l’on devait effectuer dix jours de formation afin de s’adapter à la nouvelle vie sous le régime socialiste. Hélas! C’était encore un mensonge. Tout le monde a été trompé. En réalité on nous envoya dans  des camps de ‘lavage de cerveau’ et de travaux forcés. La durée était indéterminée.

 

   Je me tenais sur une colline pour regarder les autres aux alentours. Une semaine plus tôt, vers 3h du matin, on nous avait largués dans cette forêt dense, les uns assis, les autres allongés aux pieds des arbres à moitié endormis après une longue course en camion. Le Molotova tanguait à cause de la route accidentée qui contournait les montagnes, une poussière de terre rouge nous recouvrait de la tête aux pieds. Notre visage était égratigné par les branches aux bords de la route que nous avions heurtées pendant le trajet. On avait faim et soif. Nous fûmes réveillés à l’aurore dans un brouillard épais qui nous entourait. Inconsciemment je me touchai les cheveux et m’aperçus qu’ils étaient mouillés de rosée. Celle-ci mélangée à la poussière était devenue d’un brun rougeâtre, elle me coula sur le visage et le cou. En nous regardant dans cet état nous comprîmes que nous avions tous été trompés et nous nous inquiétâmes de ce que l’avenir nous réservait. Je me retournai car il y avait quelque chose qui me démangeait dans l’aine et je sentais quelque chose d’humide. Je me déshabillai et découvris deux sangsues qui m’avaient sucé toute la nuit. Elles étaient gonflées et tendues comme deux petits doigts gorgés de sang. Je sursautai et me dressai comme un ressort. Elles tombèrent à terre en se tordant. Sur les nerfs je les écrasai sous mes pieds. Du sang gicla tout autour.

 

   La première semaine, nous tendîmes une bâche sur les branches pour nous abriter. Nous coupâmes de grandes branches droites pour faire une table ou un lit. Nous abattîmes toutes les plantes grimpantes, grosses comme nos jambes, et dégageâmes les buissons et les herbes sauvages pour ouvrir une petite allée vers une source toute proche, pour nous laver. Ensuite il nous fallut rapidement creuser la terre pour créer des fosses d’aisance puis fabriquer des trépieds pour la cuisine. Au bout d’une semaine, notre abri devint habitable.

 

   Cette région, très accidentée, se trouve à l’extrême Sud de la longue chaîne de montagnes parallèles au Mékong qui séparent le Viet Nam du Cambodge et du Laos. C’est un plateau du centre du Viet Nam fait de terre rouge, vestige des laves volcaniques depuis des siècles. Il est recouvert de forêts vierges et denses qui s’étalent jusqu’à l’horizon. La chaleur était accablante. Nous devions pratiquer l’écobuage. On  était en saison sèche, pas une goutte de pluie n’était tombée depuis un mois. Les arbres et les bambous, que nous avions abattus dans les jours précédents, étaient pêle-mêle sur le sol, comme après un tremblement de terre. Une seule flamme suffisait à provoquer un incendie, renforcé par les couches de feuilles mortes et d’humus. Toutes les collines étaient venteuses. Plus le vent était fort plus les flammes faisaient rage. Des langues de feu se propageaient très vite grâce au vent. On entendait le craquement du bois brûlé dans toute la forêt. Des étincelles et des cendres jaillissaient jusqu’au ciel. Mon visage brûlait, même à des centaines de mètres du feu. Jour après jour nous devînmes des pyromanes, malgré nous. La forêt verte et dense recula devant nous, laissant une couche de cendre gris argenté qui montait jusqu’aux genoux. Ce furent des scènes d’Apocalypse. Certains arbres séculaires, à moitié consumés, dont les branches, comme des moignons noirs contrastant avec le ciel bleu, donnèrent l’image de géants criant au secours. On sentait partout une odeur de cramé. Oh ! Mon Dieu ! Les communistes avaient déjà détruit notre âme, notre pays, ils nous obligeaient maintenant à détruire nos forêts. Là où les détenus passaient, les forêts ont été transformées en collines mortes et désertes !

 

   Au fur et à mesure, nous avons dû aller de plus en plus loin pour brûler les forêts des collines alentours. Le soleil, la pluie, la faim et la soif étaient pour nous des problèmes quotidiens. Nous devînmes plus résistants pour pouvoir franchir tous les obstacles. Le soir, rentrés aux abris, nous étions comme une bande de canards qui plongeaient dans une source d’eau trouble. On se débarrassait de nos uniques vêtements pour les laver et se baigner. On étalait bien les vêtements au vent pour qu’ils soient secs et prêts pour le lendemain. Au coucher du soleil, le vent nous manquait. Il faisait chaud et lourd. Des nuées de moustiques s’abattaient sur nous. On devait faire de la fumée pour les chasser. On entendait des claquements, c’était quelques uns d’entre nous qui tapaient les insectes avec leurs mains. L’eau frémissait sur la braise. Dans la lueur dansante des flammes et devant quelques feuilles de thé fraîchement cueillies dans la forêt, le thé avait un goût amer. Les cheveux non coiffés, les barbes non rasées, les vêtements en lambeaux nous redevînmes une sorte d’hommes de Cro-Magnon au milieu de la nature.

 

   Un soir, la nuit s’approchait, à l’horizon, dans le crépuscule, les arbres qui continuaient à brûler dessinaient des images irréelles, de temps en temps des étincelles claquaient dans l’air comme des feux d’artifices. Venant d’une hutte toute proche, j’entendis quelqu’un gratter sur sa guitare, un air très connu. Inconsciemment et avec tristesse je fredonnai en l’accompagnant :

 

    ‘Il pleut ce soir à la frontière, où vas-tu… ?’

 

   La première semaine j’avais mal partout, ma peau était hâlée. Après le dîner je cherchais à m’allonger. Des images indescriptibles flottaient dans mon esprit. Le vent chuchotait. Je sombrais progressivement dans le sommeil. On nous réveillait à cinq heures du matin par des coups de sifflet. On entendait le chant des coqs de bruyères dans le lointain. Après quelques mouvements d’échauffement et un morceau de manioc  comme petit déjeuner je me préparais à suivre les autres pour une journée de galère. Avant de partir j’avais la responsabilité de distribuer aux autres les outils forestiers comme machettes, marteaux, haches, hachettes, cordes… Malgré moi, je devins un bûcheron capable de couper un arbre et de le faire basculer facilement dans un sens voulu. Avant de pénétrer dans la forêt, chacun recevait une portion pour le déjeuner qui se composait d’une boulette de riz ou une patate, une pincée de sel et un morceau de poisson séché et salé. On devait prévoir l’eau soi même. J’insérais dans ma ceinture un petit sachet de feuilles de tabac, tranchées en vrac, distribuées par les gardiens. Je mettais un hamac en guise d’imperméable, un chapeau cousu par moi-même avec toutes sortes de tissu. Je plongeais mes pieds dans une paire de bottes envoyées par ma femme. Grâce à celles-ci j’évitais d’être blessé par les racines des plantes coupées et par les épines.

 

   Au milieu du décor d’un camp de détention, en dehors d’une minorité marquée par les soucis, la plupart d’entre nous gardèrent le moral, on chercha à rigoler et à faire rire les autres pour faire passer le temps. Je considérais cela comme des grandes vacances dans la jungle pour chercher des sensations fortes. Certaines personnes auraient payé  cher pour les vivre. Pour les touristes étrangers, cette chaîne de montagnes resta toujours interdite. Peut être que l’un d’entre eux fut surpris, un jour, par les détenus, on ne pouvait savoir ce qui avait suivi …

 

   Depuis des mois, nous continuions à faire l’écobuage à l’insu du monde entier. La terre rouge du plateau se mêlait à notre sueur. Le soleil pesait des tonnes, les forêts brûlaient, la pluie et le vent faisaient rage, le tonnerre grondait, la forêt semblait en colère contre nous. Les premiers jours où nous avions posé nos pieds ici, il y avait de la verdure partout, mais maintenant, toutes les collines étaient transformées en cendre épaisse d’une cinquantaine de centimètres. Après la pluie, cette terre était prêtre à être ensemencée. Pendant ce temps nous devions aller de plus en plus loin. Quelque fois nous traversions un hameau de montagnards.

 

   Je m’arrêtai pour regarder une maison en paille sur pilotis, à flanc colline, au milieu d’un champ de riz, de maïs, de haricots et de patates. Je m’approchai. Un jeune couple de montagnards vivait dans cet habitat fait de joncs, sur cinq mètres carrés, à quatre mètres au dessus du sol. En nous voyant, ils comprirent et devinèrent tout ce qui s’était passé. Ils nous firent signe de monter. L’échelle en bambou craqua à nos pas. Il n’y avait au milieu du plancher que deux lambeaux de natte. Posée contre la cloison, une hotte d’où sortait un peu de manioc. Juste à côté il y avait un sac de riz. Je regardai à travers une fente du plancher, en bas, sur le sol, il y avait un petit trou pour la cuisine où une branche de bois était à moitié consumée au milieu d’un tas de cendre froide. A côté de la cuisine il y avait un petit mortier fait d’un tronc d’arbre creusé et dont le pilon était une branche bien droite. Le jeune couple nous regarda calmement, l’air inquiet. L’homme voulut s’exprimer mais, après quelques secondes d’hésitations, il se tut. La femme prit dans un sac deux courgettes rondes et nous les donna. Ensuite, elle sortit d’un autre sac un bol plein de riz fraîchement pilé. Võ Bì, mon codétenu, tellement heureux que ses mains tremblèrent, le reçut et le versa dans son sac en remerciant les bienfaiteurs. Nous n’osâmes pas rester longtemps mais nous eûmes de la peine à les quitter. Tout à coup Võ Bì sortit de sa poche un bonbon et une poignée de tabac et les mit dans les mains de la femme. Nous descendîmes en hâte pour rattraper le peloton. Les forçats étaient déjà dans la clairière, de l’autre côté de la colline. Des coups de marteau, de haches et de hachettes s’abattirent sur les troncs d’arbres faisant des bruits qui résonnaient dans la forêt. On se héla. Malgré le fait que nous étions affaiblis par le manque de nourriture tout le monde gardait encore ses forces. On entendait le bruit fracassant des troncs d’arbres. En une matinée nous avions avancé d’une centaine de mètres dans la forêt. J’ai eu l’impression d’être un pou sur la tête d’un géant dont les cheveux étaient tondus d’un coup sec.

 

   Il y avait un soleil de plomb. Nous fîmes une pause pour déjeuner. C’était le meilleur moment. Je me mis torse nu et m’allongeai sur le hamac tendu entre deux troncs d’arbres. Une boulette de riz, un peu de sel et quelques miettes de poisson séché, très salé, coupés par quelques gorgées d’eau, me firent du bien. Mon déjeuner fut terminé en quelques minutes. Je sortis mon sachet de tabac, pris une boulette de feuilles pour en faire une cigarette. Une bouffée de fumée me donna du plaisir. Je regardai furtivement les cimes qui restaient, la tête vide. J’attendis le vent  qui manquait, et fermai les yeux. En somnolant, je me rappelai des opérations faites dans les forêts de la ‘zone D’ les années précédentes. Mais ici tout était calme autour de moi. Tout à coup, le bruit d’une lourde charge qui tombait me fit sursauter. Le hamac de Võ Bì à côté de moi avait été coupé net et l’avait renversé à terre. J’étais encore pétrifié, sans réaction, quand il se releva, les yeux exorbités pour regarder un amas noir juste à côté de lui. Nous nous demandâmes ce qui se passait. Vite ! La chose s’enfuit en plongeant sa tête sous un tronc d’arbre renversé. C’était un lézard énorme. Sans doute dérangé par l’écobuage, il s’était caché dans une cime quelque part. Mais les arbres avaient été abattus et il avait dû perdre l’équilibre et tomber. Il était vraiment bête ! Croyant qu’il suffisait que sa tête soit bien cachée pour qu’on ne le voie pas. Il se tenait immobile. Nous nous précipitâmes pour saisir sa queue. Même à trois il fut difficile de le faire sortir. Võ Bì dut creuser largement la terre et découvrit que la bête s’accrochait avec ses griffes à une grosse racine. Il coupa celle-ci pour le dégager. L’animal fut ligoté contre une longue branche comme palanche pour la potence ultérieure. Võ Bì avait bel et bien échappé à la mort ! 

 

   Le soleil se coucha. Mais la chaleur stagnait dans les tas d’arbres et de feuillages. Nous nous préparâmes à rentrer. Il fallait traverser tous ces obstacles. Aucun souffle de vent. Aucun nuage dans le ciel. La sueur collait à la peau comme une sorte de glu Tout à coup un grondement s’éleva au loin. On pensa qu’une averse allait s’abattre sur nous. Mais les cimes restaient immobiles. Subitement des cris à tue-tête se firent entendre de l’autre côté de la clairière :

 

   --- Un serpent ! Un serpent ! Attention !

 

   Tout le peloton s’engagea, il plut des coups de haches, de marteaux et de branches suivi de cris de joie des détenus. Ce serpent avait rendez-vous avec la mort. Car la mort avait faim ! On ne savait de quelle espèce il s’agissait, l’un dit que c’était un boa, d’autres, un serpent… Je ne les avais pas vus aussi heureux depuis longtemps. Ce soir là, après le dîner, toutes les cabanes furent animées par le découpage. L’animal mesurait quatre mètres de long et sa partie centrale était grosse comme le mollet. Sa peau était noire sauf le ventre qui était blanc. Le feu de camp dansa jusque tard dans la nuit. Nous nous rassemblâmes autour de deux marmites de soupes de riz bouillantes aux épices, une pour le serpent et l’autre pour le lézard. Je n’avais pas goûté de si bonnes choses depuis très longtemps.

 

   Quelques jours après j’entendis parler d’un autre boa plus grand. On l’avait découvert, caché sous un amas de feuilles mortes, mais sa queue en dépassait. Ce qui était bizarre c’est qu’il ne bougea pas d’un iota malgré les vibrations tout autour. Quand on le frappa, il se retourna difficilement avant de se  laisser prendre. Au moment de le mettre sur la potence et de le découper, tout le monde découvrit qu’il était trop maigre. On comprit qu’il avait jeûné pour la métamorphose. Malgré tout, un bol de bouillon de ce genre à ce moment était toujours une bonne chose.

 

   Bientôt ce fut le moment des semences. Après une semaine de pluie la cendre était bien imprégnée dans la terre. Le soleil se leva. Je marchai comme sur un tapis doux de couleur brun foncé, tacheté de points noirs des grumeaux de charbon. Nous avions toujours les mêmes rythmes quotidiens, on se levait de très bonne heure, on faisait des exercices physiques, on prenait son petit déjeuner, on préparait sa portion de midi à emporter. Cette fois chacun fut muni d’un bâton dont une extrémité était bien taillée et un petit sac de grains de maïs. On faisait les semences à la manière des montagnards. Le peloton avançait en rang horizontal suivant la surface à ensemencer. On enfonçait la pointe du bâton dans la terre, à chaque pas, d’une profondeur de 7cms, et on y jetait trois grains. Ensuite d’un coup de pied on les recouvrait d’un peu de terre pour qu’ils soient à l’abri des oiseaux. Pendant toute la saison nous ne consommions que du manioc. Pour s’en procurer, la difficulté était comparable à l’écobuage. Il fallait escalader les hameaux des montagnards éloignés de plusieurs kilomètres. Une fois acheté, il fallait déterrer ces plantes pour récupérer leurs tubercules, en grappe d’une dizaine chacune. On remportait plantes et tubercules chez nous pour les distribuer. Les tubercules étaient consommés au fur et à mesure soit cuites à l’eau, soit enfouies dans la braise. Les plantes étaient stockées dans un coin frais. Elles étaient découpées en tronçons avec trois ou quatre nœuds. Pendant les semences, chacun de nous était muni d’une pioche. On creusait la terre à chaque pas et on faisait une petite tranchée où l’on jetait un tronçon de manioc en le recouvrant de terre avec le pied. Après un mois de pluie et de soleil, toutes les collines brûlées étaient recouvertes de verdure. Je regardai autour de moi et sur les autres collines et me consolai parce que nous avions réalisé, quand même, une bonne chose.

 

   J’espérais que nous aurions peut être quelques semaines de repos jusqu’à la moisson. Mais non ! J’avais mal calculé. Cette verdure était composée de jeunes pousses mais aussi d’herbes sauvages. Nous devions faire la corvée chaque jour. Les collines étaient envahies par des herbes épineuses. Qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, on devait se courber l’échine toute la journée. Mes mains étaient égratignées et devinrent douloureuses. Heureusement, mon dos tenait bien car ce travail était moins pénible que de porter des troncs d’arbres qui pesaient des tonnes. Pendant que notre équipe s’occupait de la corvée de l’arrachage des mauvaises herbes, les autres devaient couper des arbres, des bambous, de la paille, pour construire un abri de stockage. Une autre équipe devait creuser la terre pour remblayer un terrain et pour en faire une terrasse de séchage.

 

   Le manioc et le maïs poussaient très vite. Depuis que j’étais dans ce camp de détention, j’avais perdu la notion du temps. Deux printemps étaient passés. Sans le seul jour de repos par semaine (souvent le dimanche) je n’aurais plus su où on en était. J’avais beaucoup de regret pour le temps perdu. La lecture était interdite dans le camp (les livres en anglais et en français avaient été confisqués). Heureusement un codétenu reçut un petit livre, en caractères chinois, envoyé par sa famille et il me l’avait prêté. Au fur et à mesure j’arrivai à comprendre ce qui était écrit dans un petit bouquin envoyé par ma femme avec une trousse d’aiguilles. C’était un manuel pratique sur l’acupuncture.

 

   Le climat tropical dans la jungle est chaud et humide. Les médicaments que nous avions apportés les premiers jours moisirent et devinrent inutilisables. Chaque fois que quelqu’un tombait malade on me cherchait. Chaque Dimanche, sur ma natte en lambeaux, j’avais l’honneur de recevoir mes ‘clients’. A ce moment ils me considéraient comme le dernier appui. Avant, j’avais la main habile en chirurgie. Donc un petit geste pour manipuler une aiguille ne me posait pas de problème. Pourtant c’était la première fois que j’exerçais ce métier et surtout dans un contexte si difficile. Moi-même j’étais dans le doute mais je ne le dis pas aux autres. Devant l’insistance de leur demande, j’étais ‘obligé’ de les prendre comme cobayes à contre cœur. Les résultats ont été probablement assez souvent subjectifs car ils voulaient m’encourager. Parmi eux, il y avait Thái. Il était plus âgé que moi de dix ans et avait un pied paralysé. Exempté de tous les travaux pénibles, il s’occupait de l’arrosage d’un petit potager. Il me cherchait chaque soir. Il me disait que son pied avait une histoire. Trente ans plus tôt, il avait été détenu dans un camp de lavage de cerveau dans la plantation Lao Bảo, une région montagneuse du Nord. Comme il était têtu et ne craignait personne, on l’avait isolé dans une cellule pour qu’il ne soit pas un mauvais exemple pour les autres. Il était séquestré, frappé et tomba plusieurs fois dans le coma. Une fois, ils le crurent mort et ils le jetèrent, la nuit, en dehors de la clôture barbelée, pour le donner en pâture aux fauves. Réveillé par le froid, il rampa de toutes ses forces vers un couple de Tháis et il fut sauvé. Il changea son nom depuis et on l’appela Thai. En écrivant ceci je me souviens de lui et je me demande où il est maintenant. Libéré ou mort ? Ses paroles semblent chuchoter encore à mes oreilles :

 

Ne jamais les croire ! Méfie-toi de leurs paroles ! Que des mensonges !’

 

   Un soir, après une journée de travaux forcés, j’étais dans un état lamentable, extrêmement fatigué. Je m’allongeai sur ma natte. La pluie faisait du bruit sur les feuillages et sur la toile de nylon qui me servait de toiture. A la lueur d’une bougie je vis une silhouette qui entrait sous ma tente et une voix souffla à mes oreilles :

 

   --- Docteur ! J’ai trop mal ! Depuis que je porte des troncs d’arbres j’ai trop mal au dos, il se bloque, Je n’arrive plus à me redresser. Que faire maintenant !

 

   Je me redressai en l’aidant s’allonger difficilement sur le ventre. Il gémit. Je commençai à sortir mes aiguilles. A la lueur de la bougie je cherchai le point unique, le point maître dans mon manuel. En retroussant son pantalon je trouvai que ses cuisses étaient énormes. Alors je dus prendre des aiguilles de 7cms. Après la désinfection j’enfonçai une aiguille dans chaque cuisse lentement et… profondément, encore plus profondément. Seul le manche des aiguilles dépassait. Je lui demandai ce qu’il ressentait. Il continua à gémir. Je tournai les aiguilles dans l’intention de les enfoncer encore un peu plus. Tout à coup, tout son corps fut comme court-circuité d’un coup sec. Je l’obligeai à me décrire cette sensation. Il dit qu’il lui semblait avoir reçu une décharge électrique de la tête jusqu’aux talons. J’étais encore dans le doute et recommençai cette manipulation. Ce fut exactement la même chose. Je souris en fermant mon bouquin et le laissai allongé encore tranquillement avec ses aiguilles un bon moment. Je massai légèrement l’endroit où il avait mal. Il dit qu’il y avait aux pointes des aiguilles comme un courant chaud qui continuait à réchauffer son dos d’une façon agréable. Au bout d’un quart d’heure il sombra dans la somnolence. Je retirai les aiguilles tout en doutant du résultat. Il se leva légèrement sans aucune douleur, fit quelques exercices du dos devant l’ébahissement de tout le monde. Depuis cette soirée, chaque fois qu’on se rencontrait sur la colline, il me faisait un signe de reconnaissance.

 

   Les épis de maïs se formèrent très rapidement. Ils étaient prêts pour la moisson. Il fallait faire vite avant qu’ils ne tombent dans la boue après une pluie. Dès le premier chant du coq, quand les feuilles étaient encore trempées de rosée, le brouillard encore dense, nous partîmes en groupes en escaladant les collines dans un silence de plomb, le dos muni chacun d’une hotte en bambou que nous tressions depuis un mois. On apercevait des silhouettes frêles et en lambeaux, courbées par ci par là dans la brume. La terre en pente, couverte de feuilles mortes et trempées, était devenue glissante, elle s’accrochait aux pieds en une sorte de glu épaisse qu’on devait enlever de temps en temps. Il fallait faire la navette entre le camp et les collines. Chaque fois on vidait sa hotte sur la terrasse. Une autre équipe était déjà là prête à trier les bons grains pour la saison suivante. Il fallait décoller  la chemise des épis, la retourner pour en faire un nœud pour les mettre sécher au soleil. S’il pleuvait il fallait les ranger sous les abris (Nous avions construit nous même les cabanes). Les autres épis devaient être épluchés et stockés. Une troisième équipe s’occupait de l’égrenage et du séchage. En fin de compte nous étions des travailleurs bénévoles exploités à fond par un patron dont personne ne connaissait le visage.

 

   Nous devions aller de plus en plus loin. Le soleil était accablant. Mon bidon était vide, j’avais soif. En observant le tronc du maïs j’eus une idée. Je le coupai en morceaux et les mâchai un par un. Oh ! Quelle chance ! Ils étaient sucrés et juteux. En passant par les collines de manioc je cueillis quelques poignées de jeunes pousses dans l’intention d’en faire un court bouillon avec quelques crevettes séchées. Sur le chemin de retour je cueillis des légumes sauvages… Le soir,  j’aurai ainsi un bon dîner. Pendant la moisson de manioc nous devions ne consommer que du maïs dont les recettes ne manquaient pas : maïs à la vapeur, braisé, en soupe sucrée ou salée.

 

   Le climat tropical est chaud et humide. Ma peau était moite toute la journée. Les épis réservés pour la semence risquaient d’être moisis. Il fallait faire le fumage dans les abris. Nous devions nous relayer jour et nuit pour veiller le feu, exactement comme les hommes préhistoriques.

 

   Un beau jour, trois camions Molotova transportant des détenus entrèrent dans notre camp. Des hommes lamentables, comme nous, descendirent et occupèrent le terrain.  Sur leurs épaules ils portaient une palanche et deux paniers. Ils étaient venus d’un autre centre de détention pour récupérer les maïs dégradés par le climat et le mauvais stockage, c’était mieux que rien. Un moment, je reconnus mon aîné et confrère Nguyễn Văn Nhu, ancien chef du département de chirurgie urologique à l’Hôpital Général Militaire Cộng Hòa à Saigon. Il semblait en bonne santé. Il était près de moi et ne me reconnaissait pas. Je voulus l’appeler mais quelque chose me noua la gorge. Je regardai ailleurs. Les camions étaient partis et je restai encore immobile en me demandant si quelqu’un m’avais reconnu. Võ Bì m’appela et je fus ramené à la réalité, nous devions aller moissonner encore beaucoup de maïs pour le séchage avant que le soleil se couche.

 

   Un soir après le dîner nous nous reposions dans nos ‘dortoirs’. Nghi était seul en train de se laver au bord de la source. Tout à coup il courut vers nous, tout trempé, sa culotte mouillée collée à sa peau. Il fouilla sous son lit et prit une bêche, une pioche et un godet. Ensuite il courut avec tout ça vers la source. C’était curieux ! Je le suivis de près. Il creusa, avec toute son énergie, la terre autour d’une touffe de bambous coupée  depuis longtemps. Après avoir fait un grand trou, il plaqua son oreille contre le sol pour écouter. Il me dit qu’il entendait une taupe qui rongeait les racines. Il continua à écouter ainsi à plusieurs places différentes. Finalement, il décida d’en faire un autre 2m plus haut. Il descendit dans la source pour prendre de l’eau, il remonta pour la verser dans le trou d’en haut. Il continua le va-et-vient. Quand je comptai jusqu’à 15, tout d’un coup, il cria à tue-tête :

 

   --- Ah ! Ah ha ! Te voilà !

 

   Du trou inondé d’en bas sortit lentement, éberluée, une bête grosse comme un rat, de couleur gris brun. Sans hésitation, Nghi la saisit par le cou. Elle se défendit faiblement. Mise sur le sol, elle ne bougea pas, peut être était elle surprise par la lumière. Les poils mouillés, ébouriffés, elle tremblait sur ses pattes. Nghi fut fou de joie en nous annonçant la bonne nouvelle. Ensuite, il projeta un bon repas pour demain. Pour l’instant il l’attacha à un bâtonnet piqué profondément dans la terre juste derrière la cloison contre son lit. Avec beaucoup d’attention, il l’emprisonna sous un seau en tôle et posa un gros bloc de pierre au dessus. Bien content de son travail il revint à la source pour terminer son bain et revint à son lit pour terminer son dîner. En mangeant, il n’arrêta pas de parler de cette bête. Tous ses codétenus étaient heureux pour lui et attendaient. La nuit, avant de dormir, il alla soulever le seau pour vérifier encore une fois, il était content car c’était la semaine où c’était son tour d’être chef cuisinier. Le lendemain, de très bonne heure, il se leva pour préparer le petit déjeuner pour tout le monde. Mais la première chose qu’il fit, ce fut de jeter un coup d’œil derrière la cloison. Tout à coup, je l’entendis crier fort de gros mots :

 

   --- Putain de merde ! Il a creusé la terre et a disparu !!

 

   Je me dressai comme un ressort et me précipitai sur place. Le seau était enlevé. Le piquet de bois était encore là. Mais la ficelle était rongée et coupée nette à côté d’un petit trou bien rond, creusé et lisse. Je compris. C’était son domaine. Un rongeur vivant sous terre connaît son royaume. Ce jour là, en recevant ma portion de déjeuner pour l’emporter dans la forêt, je sentis le riz cramé. Je pensais que Nghi avait répandu toute sa colère dans son travail.

 

   Encore une fois le printemps revint. C’était le troisième. Dans ce centre il n’y avait ni fleurs ni pétards. La forêt dense nous entourait comme une clôture solide. Le ciel était bleu. Quelques flocons de nuages flottaient par ci par là. Aucun oiseau. Ils avaient été chassés plus loin par les incendies répétés. Les coqs de bruyères se faisaient rares. Je sentis en moi comme un bloc de pierre. Le soleil et la brise n’arrivaient pas à réchauffer mon cœur. Sur un sentier sinueux on aperçut au loin la silhouette d’un montagnard. Il était maigre, la peau hâlée, le torse nu, et ne portait qu’un string. Il avait un long couteau forestier sur son épaule. Je me demandai, entre lui et moi, qui était l’homme de la jungle, qui était le plus civilisé, le plus heureux, le plus libre ?

 

   Camouflé par la forêt dense, les centres de détention portaient chacun un chiffre crypté : K6, F47, C9… isolés les uns des autres et complètement coupés du monde. Leur localisation était gardée secrète pour que les proches ou la famille des détenus ne puissent pas venir. Une fois par an, pour le jour de l’an lunaire, le courrier était autorisé, à condition que l’intéressé soit complètement soumis aux disciplines de la détention. Ces courriers étaient comme un lien très mince qui risquait d’être coupé à n’importe quel moment. Parmi nous certains  étaient déjà morts mais leurs proches, leurs familles, continuaient à leur envoyer des lettres, car on croyait qu’ils avaient été évacués vers d’autres centres, ce qui était très courant. Les familles aussi devaient se montrer complètement soumises au pouvoir local si elles voulaient que le courrier parvienne aux détenus. Parfois, ne recevant aucune lettre pendant des mois, la famille pouvait penser que le détenu était mort alors que l’intéressé était encore vivant. Tout le monde vivait comme dans un brouillard.

 

   Mes codétenus étaient heureux de recevoir des lettres. Quelques uns cherchaient à s’isoler pour les lire et relire. Ce n’était pas des mots d’amour. C’était des mots clés convenus entre eux pour dérouter les gardiens qui pouvaient contrôler le courrier à n’importe quel moment. Il fallait chercher à comprendre ce que chaque mot voulait dire. La nuit, nous nous rassemblions à la lueur d’une bougie pour se raconter les nouvelles et pour s’entre aider. Il fallait se méfier des éléments douteux parmi nous, il pouvait y avoir des mouchards. J’avais parfois un trou de mémoire et oubliais la convention faite avec ma femme.

 

   Ma femme et mes enfants avaient obtenu un visa de sortie pour partir en France (Tous les enfants des cadres et des militaires de l’ancien gouvernement de Saigon étaient menacés de représailles). Le visa était dans sa main, pourtant elle avait toujours peur car on ne savait jamais avec les communistes. Notre convention était que lorsqu’elle parlerait du jour de l’accouchement de Mme. Tự notre voisine (dont le mari était un détenu), cela indiquerait sa date de départ. J’espérai vraiment que mes enfants aient une vie meilleure en France et surtout qu’ils soient loin de toutes représailles. Cette convention, je l’avais oubliée ! Quand je reçus la lettre de ma femme insinuant cette histoire je maudis cette femme d’avoir commis l’adultère !

 

   J’ai lu et relu la lettre sans pouvoir décrypter ce qui avait été convenu. Je crus que ma femme et mes enfants étaient toujours là, et j’eus beaucoup de compassion pour Mr. Tự qui était devenu cocu sans le savoir. J’avais répondu à ma femme. Le facteur avait lancé ma lettre par dessus le portail. Elle était restée sous la véranda quelques jours. Heureusement, une voisine l’avait vue et elle savait que ma femme était déjà partie. La maison était vide. Elle avait pris la lettre pour la donner à l’oncle de ma femme. Au printemps tous les détenus avaient reçu chacun un paquet de cadeaux envoyé par leur famille. Quant à moi, je reçus une lettre de cet oncle m’informant que ma femme et mes enfants étaient partis en France, depuis 6 mois. Il m’avait consolé et espérait que je serai bientôt libéré. A la fin de la lettre je n’arrivai plus à lire, les lettres commençaient à danser à travers un voile de larmes. Je m’adossai contre la colonne de ma cabane et éclatai en sanglots. Malgré le fait que ma femme ait pris une décision à temps pour sauver mes enfants, je me voyais à ce moment là, seul dans un coin perdu de la forêt, sans savoir quand je pourrai les revoir.

 

   La semaine suivante, nous devions changer de camp et en construire un autre, encore une fois. La moisson du manioc et les autres travaux seront laissés à un autre contingent de détenus. Nous étions des ‘pionniers’ en la matière. Nous nous préparions comme d’habitude, chacun chargés d’équipements bien encombrants : Marmites, poêles, casseroles, balais, haches, hachettes, machettes, marteaux, bâton…hamacs…cordes…  outils forestiers. Cinq camions Molotova, en ligne sur l’autre rive de la source, nous attendaient. De très bonne heure, en montant dans le véhicule je jetai un dernier coup d’œil vers notre cabane et me sentis brusquement envahi d’une indescriptible tristesse en pensant que moi-même, à ce moment, je ne valais plus rien. Dans une autre forêt vierge et dense, tout le monde devait recommencer à zéro.

 

   Cette forêt avait laissé en moi un beau souvenir. Après la journée de travail, le soir, je rapportai en rentrant une touffe d’orchidées sauvages. Après quelques mois une dizaine de fleurs étaient accrochées sous mon auvent. Les feuilles de thé sauvage se consommaient vertes, et s’il en restait, je les faisais sécher et les conservais sous la toiture de chaume. Chaque soir, après le dîner, nous organisions un jeu d’échec à côté d’une tasse de thé dans une ambiance parfumée d’orchidées.

 

   Un beau matin, comme d’habitude, je préparais les outils pour les distribuer à mon équipe. Tout à coup un jeune gardien m’appela et me demanda de me présenter. Tout le monde me regarda l’air effrayé car on ne pouvait deviner ce qui allait se passer. Plusieurs fois, l’un d’entre nous avait été emmené et on ne l’avait plus jamais revu, sa famille non plus. Je me préparai calmement et j’attendis avec mon sac à dos, tout seul et prêt à affronter quoi que ce soit. Mais quand je vis l’air jovial du chef de camp m’informant de ma libération je fis ouf ! Bizarrement, je ne fus ni vraiment soulagé, ni heureux, j’étais comme un bloc de pierre sur lequel on aurait marché pendant près de trois ans et qui serait devenu lisse. C’était le 21-12-1977.